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Home À la Une Nouvelles salles à Bordeaux : pour l’Utopia, le scénario catastrophe

L’Utopia, dernier bastion du cinéma indépendant, est vent debout depuis que l’UGC a rendu public son intention d’ouvrir un complexe aux Bassins à flot, rue Lucien Faure. Moteur ? Ça tourne !

L’annonce de la création prochaine, aux Bassins à flot , d’un nouveau complexe du groupe UGC de douze salles a fait sensation.

En les ajoutant aux dix huit salles existantes de la rue Georges Bonnac,  le groupe totaliserait à lui seul trente salles sur Bordeaux. En parallèle, le groupe Mégarama possède dix sept salles côté rive droite à la Bastide et le groupe CGR avec le Français, en plein coeur du Bordeaux en gère douze.

L’Utopia, le quatrième gestionnaire de salles de cinéma bordelaises dispose de cinq salles, ce qui en fait le petit Poucet de la famille, semeur d’une programmation unique et originale.

Les responsables de ce haut lieu de la vie culturelle bordelaise font part de leur désappointement dans un des récent magazine d’information et de programmation qu’ils éditent. Dans un édito, ils ne cachent pas leurs inquiétudes face à l’arrivée prochaine de ce nouveau mastodonte. Avec l’humour qu’on connait au rédacteur, on peut lire cette formule : « On ne peut pas empiler les multiplexes dans une ville comme les petites culottes dans l’armoire de mère-grand« . Et ils en profitent pour décocher une flèche en direction des élus – Cub et Ville- qui ont procédé à ce choix : « Ceci confirme sans surprise que les gestionnaires de la chose publique, tout à leur fascination béate de la chose privée, témoignent d’une vision fantasmée des réalités économiques qui ne peut déboucher que sur le désordre« .

Sur le plan économique, ils font part de leurs craintes en ces termes : « Sur un marché global en recul de 10% cette année à Bordeaux, l’arrivée de ce nouveau complexe comporte un risque : celui d’aboutir très vite à la création d’un monopole qui disposerait seul à son gré du choix des films à diffuser et du prix des places dont devrait s’acquitter le consommateur. » Ils redoutent avant tout un émiettement des parts de marché qui remettrait en cause leur entreprise que l’on sait précaire. Ils dénoncent aussi qu’en cas de disparition des structures indépendantes comme l’Utopia, la programmation cinématographique sur Bordeaux se limiterait aux décisions des deux groupes dominants. Rappelons que jusqu’à l’orée des années 70, il existait à Bordeaux une bonne quarantaine de salles indépendantes appelées « cinémas centre ville et de quartiers ». On recensait alors : le Rio, le Français, le Club, l’Olympia/Gaumont, le Fémina Intendance, le Trianon, le Mondial, le Gallia, le Comeac, la Concorde, l’Etoile, l’Abc, le Capitole, le Stella, le Cinévog, le Mondésir, le Saint-Genès, le Luxor, le Florida, le Rex, le Victoria-Palace, le Cinécran, les Variétés… Ces salles étaient implantées dans tous les quartiers de la ville et elles couvraient l’ensemble du territoire bordelais. Dans les années 70, les cinémas encore ouverts étaient pour la plupart « grand public » mais certains optaient pour des programmations plus ciblées, le hard pour quelques uns ou les films classés Art et essais dans la foulée de la Nouvelle Vague.

 

Un double paradoxe
Le double paradoxe, c’est qu’il y a aujourd’hui à Bordeaux dix fois moins de lieux de cinéma qu’à cette époque, mais davantage d’écrans pour projeter les films. Cette révolution technologique a débuté avec l’arrivée du premier complexe en 1972, l’Ariel (futur UGC) avec ses cinq salles. Depuis, le modèle économique est toujours le même, c’est celui des complexes cinématographiques : un maximum de films projetés en même temps avec un minimum de personnel pour faire tourner les entreprises.

L’arrivée de douze nouvelles salles aux Bassins à flot résulte d’une étude de marché qui tient compte de la transformation en cours de ce quartier avec l’arrivée de nouvelles populations.

L’UGC compte aussi attirer à lui les nouveaux habitants de Ginko et pourquoi pas ceux de la rive droite en misant sur l’effet  » pont Chaban ».

Le futur complexe cherchera donc à fidéliser cette clientèle de proximité comme le faisait naguère les cinémas installés aux barrières sur les boulevards. Une même logique devrait prévaloir dans le quartier Gare/Belcier lui aussi en peine transformation. C’est autant de clients qui n’iront pas en centre ville lorsqu’ils décideront de se faire une toile. D’où l’inquiétude de l’Utopia et sans doute de ses collègues moins diserts sachant qu’un indépendant a toujours plus à craindre en cas de redistribution des cartes que les « filiales » des grands groupes cinématographiques.

Cette nouvelle concurrence attendue susciterait moins d’inquiétudes si on était sûr que le prix des places, déjà très élevé, n’augmenterait encore dans les prochaines années et qu’il y ait assez de bons films pour remplir les salles. Mais, ça c’est une autre histoire.


Un regard indiscret dans le hall de l’Utopia :
L’Utopia fait immanquablement penser à une fourmilière culturelle et l’atmosphère-atmosphère de ces lieux est incomparable avec celle, aseptisée, des autres complexes de cinéma. L’Utopia a son secret bien gardé sous les voûtes célestes. Cet espace dédié au 7ème art est encore magique et mystérieux. Lorsqu’on entre pour la première fois, rien que dans le hall, on est surpris et interrogatif par ce décor intérieur avec tous ses objets, tableaux et mobiliers religieux. D’où viennent tous ces éléments ? On pourrait vraiment penser qu’ils sont d’origine, qu’ils ont toujours été là, figés au fil des siècles.

Quant aux flyers posés par toutes les structures culturelles et artistiques, ils valsent du matin au soir d’une étagère à une autre, se mélangent et se recouvrent par des mains distraites ou des gestes malveillants. Les patrons veillent et scrupuleusement les rangent, les trient, enlèvent les périmés… Un travail de fourmi, qui rend d’énormes services à toutes les structures culturelles utilisant cette vitrine de communication.

Certains jours, dans le hall de ce temple (ou église) culturel, il arrive d’entendre la voix sonore de son directeur, Patrick Troudet. Il parvient à couvrir le brouhaha des spectateurs de la file d’attente, commentant l’actualité culturelle et politique du moment. Tout le monde reconnaît le franc parler et cette voix de stentor. Ses coups de sang, comme ses coups de gueule, valent à eux seuls le détour. Il fait le spectacle et, à trop l’écouter, on en arrive à rater le début des séances.

 

Jean-Claude Meymerit

 

Un peu d’histoire

Le bâtiment dans lequel est hébergé l’Utopia de Bordeaux est une ancienne église, Saint-Siméon, datant du XVème siècle . Après la Révolution Française, cet édifice fut transformé en salpêtrière (le salpêtre ou nitrate de potassium se présente sous la forme d’un dépôt blanchâtre, généralement situé à la base des murs intérieurs). Autrefois, on mélangeait le salpêtre à du soufre et du charbon de bois, afin d’en faire de la poudre à canon. En 1833, ce lieu servit d’Ecole navale des mousses et novices. En 1863, c’est au tour d’une fabrique de conserves de légumes et de plats cuisinés d’y prendre place, puis un marchand de cycles et enfin un garage avant de laisser les clés du paradis, au cinéma Utopia, en 1999.

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