Home Mon Quartier Cœur de ville La bourse du travail, histoire d’une valeur sûre

La bourse du travail du cours Aristide Briand est, avec la Cathédrale Saint-André, un édifice en perpétuels travaux. Revenons sur le passé de ce monument… historique. Par Francis Baudy

L’actuelle Bourse du Travail du cours Aristide Briand n’a pas toujours été à cet endroit. En 1888, non loin de là, au 42 de la rue de Lalande, dans l’ancienne École de Médecine, que la première Bourse du travail est ouverte. On y trouve le siège des syndicats ouvriers constitués en vertu de la loi du 21 mars 1884.

Dans les années 20 le développement de l’industrialisation s’accompagne d’un nombre croissant d’ouvriers dont une part importante adhère aux syndicats. Les effectifs sont tels (20 000 en Gironde à la veille de la première guerre mondiale) que les organisations syndicales, à l’étroit dans l’antique bâtisse, réclament à la ville de nouveaux locaux.  Adrien Marquet (1884/1955) maire de Bordeaux depuis le 3 mars 1925, s’engage à répondre favorablement à cette demande. Il honore ainsi un engagement électoral fait un an auparavant durant sa campagne pour devenir député SFIO.Le leader du « Bloc de gauche » tient alors à s’attacher le soutien de la classe ouvrière et à conforter son image de maire-bâtisseur. Pour ce qui est de la nouvelle Bourse du travail, il semble que le manque de moyens financiers et d’autres priorités retardent sa réalisation.

Un événement dans la carrière du maire de Bordeaux va lui permettre d’honorer sa promesse. Il entre au gouvernement de Gaston Doumergue en février 1934 et en devient l’éphémère ministre du travail. Il prône alors une politique de grands travaux pour résorber le chômage. Il donne l’exemple dans sa ville et décide un mois après sa nomination de programmer en  autres les travaux de la Bourse du Travail lors de la séance du conseil municipal du 24 mars 1936.

On demande alors au futur ingénieur architecte de la ville, Jacques Boistel d’Welles, de concevoir les plans de ce que l’on appelle alors le Palais du Peuple.

Les travaux commencent en 1934 à l’emplacement de l’ancien réservoir d’eau du quartier Sainte-Eulalie. Le gros œuvre est attribué à la société parisienne Boyer et Cie implantée 4, rue du Maréchal Arispu dans le 4ème arrondissement. De nombreuses entreprises bordelaises, encore en activité, interviennent sur ce chantier. C’est le cas des sociétés Courbu, Lafourcade et Limouzin.  Le marché de métallerie est partagé entre les établissements Schaudel de Bègles et la société Galin du cours Anatole France. Les autres lots sont donnés à des entreprises «extérieures» comme on dit.


Grandeur et savoir-faire du monde ouvrier
ette construction en forme de losange (de 45 mètres environ de côté) possède des angles arrondis du côté de la rue Henri IV. La façade principale d’une longueur de 43 mètres donne sur le cours Aristide Briand. Deux patios intérieurs éclairent le centre de l’immeuble. La structure est en béton armé avec  parements extérieurs en cailloux lavés ou en pierres de Comblanchien. La décoration intérieure, du pur style art-déco est confiée aux meilleurs artistes bordelais du moment. On ne craint pas de donner dans le symbole et l’allégorie pour traduire la grandeur et le savoir faire du monde ouvrier et artisan. On y consent d’importants moyens puisque 6% du budget de construction sera affecté aux travaux artistiques. Deux fresques sont peintes dans le foyer sud. Celle sur le thème du Vin est l’oeuvre de François Maurice Roganeau qui est à l’époque le directeur de l’Ecole des Beaux Arts de Bordeaux. Celle consacrée au Pin des Landes est réalisée par Pierre-Albert Begaud, professeur également à l’Ecole des Beaux-Arts. On retrouve l’ambition de faire de ce lieu le Palais du Peuple à travers d’autres œuvres comme cette fresque peinte dans le foyer nord à la gloire de Bordeaux. On doit cette peinture à Camille de Buzon. Son confrère, André Caverne, réalise un travail similaire à la gloire de l’Architecture bordelaise. On fait appel à un premier prix de Rome Jean Dupas, pour réaliser dans la salle Ambroise Croizat, une fresque de plus de 60 m2 à la gloire de la Ville et de son Fleuve. A l’extérieur, côté cours A. Briand, le bas relief de la façade est une œuvre du sculpteur Alfred Janiot, l’architecte d’Welles n’apprécie pas ce choix, il lui est toutefois imposé.

La première pierre de ce Palais du peuple est posée le 11 juin 1934 à 11 heures et ce bâtiment dédié aux travailleurs et travailleuses  est inauguré un jour chômé… le 1er mai 1938.

 

La Bourse manque de vie

Ce n’est pas faire injure aux locataires de la Bourse du Travail -la CGT départementale- que de parler d’une sous-utilisation des locaux qu’ils occupent. Le syndicalisme français, dans son ensemble, connaît une crise de vocation et celui de Bordeaux n’échappe pas à cette règle. Le temps est loin où la Gironde comptait 60 000 ouvriers et employés syndicaux. A cette époque (l’avant et l’après-guerre), on imagine facilement ce que devait être ce lieu, sorte de ruche bourdonnante. Combien de discours enflammés n’a-t-on pas entendu à sa tribune  et combien de réunions mouvementées y a-t-on connu ? L’activité militante n’était pas la seule raison de fréquenter cette Bourse du Travail. Le grand amphithéâtre (1 500 places) qui accueillait les grands congrès de la CGT, servait aussi de salle de spectacles et de cinéma. Les projecteurs de l’époque sont encore en place dans la salle des machines. Aujourd’hui, le bâtiment sonne le creux, et en dehors de l’étage de bureaux occupés par les permanents de la CGT et de ses satellites, plus personne ne l’utilise. Des ouvriers, des vrais, il y en a, ils sont plâtriers, électriciens, maçons… présents, pour mener à bien un chantier de rénovation au long cours. Ces travaux ont défrayé la chronique à l’automne 2012, lorsque le Conseil général a annoncé son intention de ne plus abonder à la cagnotte commune. Jusqu’ici, le financement des travaux était assuré par l’Etat (40 %), la Région, le Conseil général et la ville (20 % chacun). Cette tentative a été très mal ressentie, la ville de Bordeaux, propriétaire de ces locaux, menaçait alors d’interrompre le chantier si le Conseil général ne modifiait pas sa position. La réaction la plus dure est venue du principal locataire de l’immeuble, par la voie de sa secrétaire générale, Corinne Versini : «je trouve malhonnête, la façon qu’a Philippe Madrelle de se dérober pour ne pas payer ce qu’il doit«. Cette revendication syndicale a été entendue et les travaux se sont poursuivis, conformément au planning. Une récente visite sur place du maire de Bordeaux a montré l’ampleur de la tâche, mais aussi le formidable potentiel de ce bâtiment. Il faudra être patient, pour qu’un jour le public puisse redécouvrir ce joyau de l’Art déco. On parle de 2020. En tout cas, il faudra que tout soit prêt en 2025 pour fêter le centième anniversaire de la sortie du film de Sergueï Eisenstein, Le Cuirassé Potemkine. Voir le landau descendant les marches de l’escalier sur le grand écran de la Bourse du Travail, on en rêve déjà.

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