Home À la Une Élections municipales : vers un Juppé-Tour

Depuis 1948, tous les maires de Bordeaux sont élus ou réélus au premier tour, cette règle devrait encore perdurer cette fois-ci. Par François Puyo

Le cru 2008 des municipales à Bordeaux n’est pas resté dans les mémoires. Alain Rousset, candidat malgré lui, est passé à côté d’une campagne où il a été confronté à deux redoutables adversaires : sa grippe carabinée et Alain Juppé au mieux de sa forme.

Pour l’édition 2014, on attendait forcément mieux de la confrontation entre Vincent Feltesse et le tenant du titre.

Un président d’Agglomération opposé au maire de la ville centre, cela n’est pas courant. 22 ans d’écart entre les candidats, du talent et de l’envie à gauche, de l’expérience et une notoriété hors norme à droite.

Sur le papier, le match s’annonce très ouvert au point que l’hypothèse d’un second tour est évoquée sous l’effet conjugué d’une poussée du FN et la confirmation que Bordeaux est devenue une ville de gauche comme l’attestent les derniers résultats électoraux.

Le 14 février, date du dernier sondage* qui crédite le maire de Bordeaux de 57% des suffrages et son challenger de 24 %, on devine que les bordelais ne se déplaceront pas deux fois pour désigner leur maire. Question d’habitude.

Cruelle coïncidence pour le candidat socialiste, le chiffre de 57 % d’intention de vote en faveur d’Alain Juppé est identique au score obtenu par François Hollande sur Bordeaux lors de l’élection présidentielle de 2012. Au vu de ce rapport de force, on peine à imaginer Vincent Feltesse démontrer il y a six mois, chiffres à l’appui, que la victoire est à portée de main.
7 500 voix à déplacer, tel est l’enjeu et chacun se fait fort de les trouver dans son entourage. Des raisons d’y croire on en trouve aussi dans l’accord très vite passé avec les Verts. À l’inverse, le choix des communistes de faire bande à part évite aux socialistes bien des soucis de cohabitation et les dispense de pratiquer la surenchère dans leurs propositions.

Premier couac
L’habileté est de mise dans la composition de la liste. Vincent Feltesse parvient à faire cohabiter les historiques, les inconditionnels, et quelques figures de la société civile pour symboliser l’ouverture et le renouveau. Pas de vedettes, ni de débauchage, ce n’est pas le genre de la maison. Donner une place à chacune des G.G. de la gauche bordelaise lui évite les habituels débats sur le choix des angles d’attaque, des slogans de campagne ou celui de la couleur et du format des tracts.

Malgré ces précautions, un premier couac apparait lorsque Vincent Feltesse qualifie de «bon» le bilan d’Alain Juppé. Résultat, les ultras, partisans de la castagne, lui tombent dessus, ne voulant pas revivre une campagne édulcorée comme celle menée par Alain Rousset en 2008. À la question de savoir si ce scrutin intermédiaire ne donnera pas lieu à un vote sanction pour le gouvernement, Vincent Feltesse puise dans l’histoire électorale pour trouver des précédents où cela n’avait pas été le cas. Il en est tellement convaincu, qu’il fait venir à Bordeaux ses collègues députés PS et tous les ministres de passage dans le Sud-Ouest pour conforter sa notoriété. Comme il ne se pose pas de questions existentielles lorsque la Ministre Delaunay s’ impose tout en haut de sa liste. Le seul handicap pour le challenger d’Alain Juppé, c’est selon lui, son déficit de popularité. Il compte bien le surmonter en menant une campagne hyperactive, faite de meetings, de réunions de quartier et en diffusant une abondante propagande électorale.

Mieux que se défendre
Un soin tout particulier est apporté à la conception de ces documents papiers et à son site Internet. Le tout est assez réussi et traduit les ambitions du candidat Feltesse, le V de son prénom étant déjà celui de sa Victoire. En plus de ses propres documents, Vincent Feltesse bénéficie d’un opportun supplément du magazine du Conseil général qui décrit Bordeaux comme la banlieue de Calcutta.

De jour, de nuit, au Garage Moderne, aux Aubiers, à l’incontournable marché des Capucins, Vincent Feltesse court partout montrant son endurance de semi-marathonien. On l’attend lors du premier débat télévisé à Sciences-Po, un examen de passage qu’Alain Rousset a raté en 2008. Vincent Feltesse fait mieux que se défendre en mettant en difficultés son interlocuteur sur les questions culturelles.

Compte tenu de tous ces efforts, on s’attendait à un frémissement dans les sondages. Rien n’a bougé comme si toute cette énergie positive n’avait servi à rien. Depuis qu’ils ont pris connaissance de ces résultats, les supporters les plus clairvoyants de la tête de liste socialiste admettent deux choses : le contexte national est autrement plus plombant que prévu pour le PS et à Bordeaux. Vincent Feltesse est tombé sur meilleur que lui au point de se demander s’il n’aurait dû attendre 2020 pour conquérir la ville.

Un cauchemar se dessine, celui d’un leader prometteur qui perd Bordeaux, la Cub et son siège de député si Michèle Delaunay quitte le gouvernement lors d’un prochain remaniement. «  Juppé a un CV, moi j’ai un avenir » voilà une petite phrase qu’il pourrait regretter.

Comme les Rolling Stones
Sans être transcendant, comme il l’a été en 2008, Alain Juppé fait le job de candidat avec une énergie à laquelle on ne s’attend pas. Il pourrait vivre sur ses acquis et surfer sur la vague de popularité qui le porte depuis plusieurs mois, faisant dire à un confrère : «il suffit que Juppé sorte sa poubelle pour gagner deux points dans les sondages».

À l’image des Rolling Stones qui viennent de reprendre la route, le maire de Bordeaux (deux ans de moins que Mick Jagger) prend toujours autant de plaisir à partir en tournée électorale. Le choix de son slogan : «Un temps d’avance» est le refrain de sa campagne. En avance, Alain Juppé l’est dans pratiquement tous les domaines : ouverture des hostilités, annonce de sa candidature, publication de son

programme… Précurseur il l’est aussi pour le lancement du slogan «Osez Bordeaux» et sa traduction «  Osez Juppé Saison 4 », l’arrivée des Bluecub sans même en informer le président de la Cub, ou le portail numérique des bibliothèques.

Moment d’improvisation
Lorsque son adversaire parvient à le distancer, il est vite revenu à sa hauteur, comme avec cette offre originale d’un marathon nocturne destiné à faire de l’ombre à l’épreuve de la Cub.

En plus d’être en avance, il sait faire preuve de souplesse en évitant les pièges tendus. Au gré de ses ressentis, ses positions évoluent comme sur le devenir du stade Chaban-Delmas ou encore l’utilisation des formes de Radoub aux Bassins à flot.

Adepte du travail d’équipe, il s’appuie sur un état major de campagne rodé à la manœuvre. Les cadres de l’administration municipale donnent de leur temps avec une efficacité bien supérieure à celle dont font preuve ceux de Vincent Feltesse à la Cub.

Alain Juppé est à l’abri de toute contestation politique et la composition de sa liste ne souffre d’aucune discussion. La présentation de ses colistiers est généralement un temps fort dans la promotion de tout candidat. Chez Alain Juppé, l’annonce de la liste sera le seul moment d’improvisation de sa campagne ! Côté programme, pas de grandes nouveautés, on joue à fond la poursuite de l’œuvre entreprise. On mise sur les grands classiques de l’ère Juppé : politique de proximité à l’échelle des quartiers, maitrise de l’urbanisme et politique de valorisation du patrimoine pour accroître le rayonnement de la ville… Rien de neuf certes mais n’attend-on pas des Stones qu’ils interprètent leurs grands standards ?

A. Juppé associe aux techniques ancestrales comme le tractage et les réunions chez l’habitant, les moyens modernes de communication, au point d’être cité comme référence dans ce domaine. Un comble quand on a face à soi l’ancien responsable de la campagne numérique de François Hollande.

Bordeaux lui étant acquis, Alain Juppé s’investit pleinement dans son combat pour (re)conquérir la présidence de la Cub. Comme Vincent Feltesse, il fait ses calculs, l’élection se joue à quelques sièges. En 2008, un revers aux cantonales, alors jointes aux municipales, a gâché la fête. Tout est fait cette fois-ci pour qu’elle soit complète.

*Sondage Ifop pour Sud Ouest, France Bleu Gironde et TV7 effectué par téléphone du 7 au 10 février.

Commenter cet article