Home Mon Quartier Chartrons Bordeaux aime l’architecture mais aime-t-elle ses architectes ?

Les architectes bordelais seraient lésés dans l’attribution des marchés immobiliers de la ville. L’avis du président du Conseil de l’Ordre. Par François Puyo

« Bordeaux aime l’architecture mais pas ses architectes ». La formule claque et lorsqu’elle a été prononcée, elle en a décoiffé plus d’un. Son auteur ? Eric Wirth le tout nouveau président de l’Ordre des architectes d’Aquitaine. Quand et où l’a-t-il prononcée ? Le mardi 15 octobre lors d’un atelier des Bassins à flot animé par Nicolas Michelin, le chef d’orchestre de cette vaste opération immobilière.

L’intéressé n’était pas directement visé mais il a tenu « off the record » à arrondir les angles avec son collègue.

L’information est toutefois remontée jusqu’à Alain Juppé, qui n’a pas, dit-on, apprécié ce jugement perçu comme un reproche.

Depuis ce coup d’éclat, Eric Wirth persiste et signe en démontrant, exemples à l’appui, que les architectes bordelais -et au-delà aquitains- ne ramassent que les miettes de copieux gâteaux en cours de construction.

Il remet en cause le système qui consiste à faire appel à de grands noms de l’architecture, parisiens ou étrangers pour concevoir les opérations du cru. Il parle à ce sujet de l’avènement de la « starchitecture ». Il est vrai que les exemples ne manquent pas (voir encadré) pour étayer sa démonstration. Faut-il combattre ce phénomène et comment éviter cette invasion des vedettes de la table à dessin ?

Eric Wirth ne demande pas de protectionnisme ni de faire jouer la préférence régionale dans ce domaine. Il sait combien les élus locaux tiennent à confier à des grands noms de l’architecture les bâtiments phares de leur mandat, pour en partager le rayonnement.

Il veut plus modestement que les architectes aquitains soient mieux considérés et que leur travail fasse l’objet d’une plus grande mise en valeur de la part des donneurs d’ordre publics.

Et de faire l’éloge de ces chantiers, certes plus modestes qu’un Pont d’Aquitaine ou que la future Cité des Civilisations du Vin, que sont l’extension des écoles, la construction d’une crèche ou d’un gymnase. Trop rarement, note-t-il, les archis qui les ont conçus sont mentionnés par la presse, faute d’avoir été cités par les élus. Et pourtant, s’ils font du bon travail, la vie de tout un quartier, d’une commune s’en trouve améliorée.

 

Le cabinet Herzog, un réél bonus.

Lorsqu’on se fait l’avocat du diable en se félicitant de voir Bordeaux attirer les grands noms de l’architecture, le président de l’Ordre concède que l’attribution du Grand Stade au Cabinet suisse Herzog apporte un réel bonus en formulant cet avis : « Ce sont les meilleurs architectes au monde, alors… » avant de nuancer cet éloge par ce petit rappel : « le stade de Lille a été réalisé par un architecte bordelais et que je sache il a fait là-bas du bon boulot« .

La principale pomme de discorde se trouve aux Bassins à flot et se cristallise sur la personne de Nicolas Michelin, symbole de la « starchitecture », du cumul des mandats et des marchés.

L’Ordre a demandé la part des architectes aquitains qui travaillent sur ce secteur en pleine mutation. C’est 50/50 a-t-on répondu pour calmer sa frustration. « Mais encore ? comment sont répartis les mètres carrés entre les archis ? » revient à la charge Eric Wirth qui ne se contente pas de ce pourcentage brut de décoffrage. Nicolas Michelin reste pour le moment évasif, d’où la suspicion que les archis aquitains ne sont là que pour faire de la figuration.


La Région, exemple à suivre

La ville de Bordeaux se console en constatant que l’Ordre des architectes adresse à la CUB des reproches similaires. Eric Wirth, toujours lui, qualifie de « ridicule » la tentative de mariage arrangé (baptisé speed dating) entre les promoteurs et les architectes intéressés par l’opération 50 000 logements. Là-aussi, on regrette le manque de transparence dans l’attribution de marchés, la complexité de la procédure qui conduit les architectes à travailler en pure perte et l’impossibilité des opérateurs à choisir leur homme de l’art. On parle alors de short list ou pire de black list.

Parmi les collectivités, seule la Région est citée comme exemple à suivre.

L’exaspération de la profession s’explique aussi par la raréfaction du marché de la construction. Lorsqu’il y avait du travail pour tout le monde, personne ou presque n’éprouvait le besoin de remettre en cause le mode d’attribution. Et pourtant, chacun reconnaît qu’il y aurait beaucoup à dire sur cette époque où quelques mandarins bordelais trustaient tous les marchés, dans une franche ambiance de copinage. Comme le gâteau se réduit, les revendications de parité augmentent. À ce rythme là, lors des  prochaines réunions de chantier des Bassins à flot, Nicolas Michelin pourrait voir arriver les architectes bordelais coiffés de bonnets rouges !

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